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Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand, 1897

Par   •  22 Octobre 2018  •  1 769 Mots (8 Pages)  •  231 Vues

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la première réplique de Cyrano – « insensiblement », « quitté », « badinage », « glissé », « glissé », « sourire », « soupir » (2 fois), « glisser », « insensible », « il », « n’y », « frisson » - annonce peut-être la célèbre métaphore de la réplique suivante qui fait du baiser « un point [...] sur l’i du verbe aimer ».

Grace à la versification de l’extrait Cyrano réussit une avancée crescendo sur sa définition du baiser. Les vers constituant la seconde réplique de Cyrano sont construits de la même manière, un substantif complété par une relative ou un participe, pour conduire Roxane du « serment » au « baiser » qui scelle l’union des deux âmes amoureuses : c’est ainsi qu’un premier vers définit le baiser comme « un serment fait d’un peu plus près » tandis que les derniers vers de la réplique font de lui la traduction charnelle d’une union spirituelle par le biais de métaphores qui associent le corps et l’esprit : « se respirer le cœur » et « se goûter, au bord des lèvres, l’âme ! ».

Finalement, Cyrano, de par l’aspect poétique et ingénieux de chacun de ses mots et ses rimes réussit à séduire Roxane, seulement derrière cette habile stratégie de séduction viennent se mélanger pathétique, comique et lyrisme.

Le fond même de la situation est pathétique, en raison de l’opposition entre la beauté morale et intellectuelle de Cyrano et sa laideur physique qui lui interdit de connaître un amour partagé. Obligé de recourir à un masque pour pouvoir au moins déclarer son amour, il semble condamné à jouer la comédie, sans pouvoir confier à quiconque son secret. La scène du balcon lui offre enfin la possibilité de s’adresser à Roxane de vive voix et de goûter un double plaisir : celui de se livrer et celui de mesurer l’effet de sa déclaration ; il oublie alors sa laideur et connaît un moment de bonheur intense, l’exaltation de pouvoir enfin dire je. Le retour à la réalité en est d’autant plus rude et pathétique. Le commentaire élogieux de Roxane : « Et tu es beau comme lui… » le dégrise. Le duo lyrique avec Roxane est bien fini : Cyrano est renvoyé à sa solitude, pendant que Christian enlace Roxane.

En ce qui concerne le lyrisme, il oppose des mots spontanés jetés « en touffe ». Le ton devient lyrique et est dès lors dominé par la récurrence de tournures simples comme « tous ceux […] tout le temps […] tout aimé […] toute chose […] surtout ». Le pronom personnel de la première personne du singulier remplace les tournures impersonnelles. Nous sommes en plein discours amoureux «Je vous aime, étouffe. Je t’aime, je suis, je n’en peux plus, c’est trop ». Sa sincérité est totale, Roxane est très affectée par ses élans de cœur et ses profondes déclarations : «Oui, je tremble, et je pleure, et je t’aime et suis tienne et tu m’as enivrée ». La demande de baiser de Christian va être différée par Cyrano, la scène bascule alors dans le comique.

Cependant, en contrepoint, Rostand apporte quelques touches humoristiques. Le public est amusé de la fausse pudeur de Roxane qui hésite à prononcer le mot « baiser » quand elle reprend son duo avec Cyrano ; son cœur dit « continuez à parler » quand sa bouche dit « Taisez-vous ». L’autodérision dont fait preuve Cyrano dans son aparté quand il est « dégrisé » (« C’est vrai, je suis beau… j’oubliais ») amuse généralement le public, peut-être d’ailleurs en réaction à la tension lyrique qui précède et surtout si le comédien prend pour le dire un ton très détaché, ironique.

Son dernier commentaire contient des effets de décalage humoristiques : la familiarité de l’interjection « aïe ! » contraste avec le lyrisme un peu grandiloquent – et même parodique – de la comparaison avec le Lazare de la Bible. L’hésitation de Christian à rejoindre Roxane et les bourrades amicales de Cyrano apportent un comique plus appuyé. L’apostrophe faussement brutale « Monte donc, animal » joue elle aussi sur la recherche du contraste avec le ton élégiaque du discours amoureux. Cependant, à y regarder de plus près, les hésitations de Christian montrent qu’il comprend confusément que le sens véritable de ce qui vient de se passer lui échappe.

Cyrano, éblouissant de verve, parvient ainsi, dans cette scène, à séduire Roxane qui tombe littéralement sous le charme de ses mots et laisse Christian lui voler ce baiser qui scelle leur amour. C’est la parole poétique et inspirée du héros qui élève ainsi Christian au rang d’amant, tandis que Cyrano, qui a permis le bonheur de son rival amoureux, symbolise ici le héros pathétique et même presque tragique, qui émeut le spectateur par son sacrifice à la fois héroïque et désespéré. Cyrano est ici un nouvel avatar de Quasimodo, amoureux désespéré de la belle Esméralda, et dont la laideur physique dissimule la grandeur d’âme, dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo. Mais cette scène est également comique, qui emprunte certains de ces procédés à la farce et l’humour dont Cyrano fait preuve en se moquant de lui-même fait de lui un personnage moderne. In fine, c’est bien ce mélange des registres qui inscrit la pièce d’Edmond Rostand dans la modernité théâtrale.

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