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Devons-nous fonder notre morale sur la raison ?

Par   •  31 Mai 2018  •  3 095 Mots (13 Pages)  •  90 Vues

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notre morale sur des principes premiers.

De plus, fonder rationnellement la morale, c’est peut-être perdre de vue la véritable origine de la morale . Si l’origine de notre morale n’est pas rationnelle, pouvons-nous la fonder rationnellement ? Nous pouvons en douter. En effet, tout d’abord, si notre morale a des origines diverses, si elle est hétérogène, elle ne peut sans doute pas être rapportée à un principe fondateur, ni même à plusieurs. De plus, même si l’origine de notre morale, ou de la plus grande partie de notre morale, est unique, rien ne garantît que cette origine puisse être rationalisée. En effet, il ne va pas de soi par exemple que les mœurs puissent toutes être rationnellement fondées. Comme l’ont remarqué de nombreux relativistes moraux, notre morale (et « notre » ici désigne essentiellement un groupe social) dépend en partie au moins des mœurs de notre société d’appartenance, c’est-à-dire d’usages qui, sans avoir été institués volontairement et rationnellement, acquièrent progressivement un statut normatif. Or si les mœurs ne sont pas rationnelles et si notre morale provient des mœurs, n’est-il pas vain d’essayer de fonder rationnellement notre morale ? Il est vrai que le simple respect des mœurs définit plutôt une forme de conformisme moral qu’une attitude authentiquement morale. Mais considérons un sentiment comme la compassion, qui peut sembler à l’origine d’une morale plus intérieure, moins conformiste. Si la compassion, comme ont pu le soutenir Rousseau ou Schopenhauer, est à l’origine de notre morale (ou « notre » ici pourrait bien désigner « tous les hommes »), pouvons-nous fonder rationnellement la compassion ? Pouvons-nous expliquer à quelqu’un pourquoi il devrait ressentir de la compassion, s’il n’en ressent pas ? Imaginons un extraterrestre rationnel, mais dépourvu de compassion, pouvons-nous lui démontrer qu’il doit ressentir de la compassion ? Nous pouvons bien lui démontrer que quelqu’un souffre, mais pouvons nous lui montrer qu’il doit éprouver de la pitié ? La morale n’a-t-elle pas pour origine un fait psychologique qu’il est impossible de fonder en droit ?

Ainsi, il se peut qu’à essayer de fonder la morale sur la raison, nous nous coupions de la véritable source morale. Rousseau, dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes remarque que plus l’homme se civilise et raisonne, moins il est moral. La raison est aussi un instrument de calcul qui permet d’optimiser la satisfaction de nos intérêts en adaptant nos moyens d’actions à nos fins. Si la morale suppose des gestes désintéressés et spontanés, on peut penser, à l’instar de Rousseau, que non seulement la raison ne saurait fonder la morale, mais qu’elle nous en détourne. Après tous, des hommes immoraux comme Don Juan ou Harpagon peuvent être très rationnels, quand leurs intérêts sont en jeu. Comme le dit Rousseau, après avoir fait l’éloge de la pitié (« de cette seule qualité découlent toutes les vertus sociales », « qu’est-ce que la générosité, la clémence, l’humanité, sinon la pitié appliquée aux faibles, aux coupables, ou à l’espèce humaine en général ? »), « c’est la raison qui engendre l’amour-propre, et c’est la réflexion qui le fortifie ; c’est elle qui replie l’homme sur lui-même ; c’est elle qui le sépare de tout ce qui le gêne et l’afflige : c’est la philosophie qui l’isole ; c’est par elle qu’il dit en secret, à l’aspect d’un homme souffrant : péris si tu veux, je suis en sûreté ».

Le problème est donc de savoir s’il est utile d’essayer de fonder notre morale et si la raison en est capable. Par ses origines, notre morale n’échappe-t-elle pas aux tentatives de fondement sur la raison ?

Nous venons d’examiner deux idées. La première soutient qu’il n’est pas nécessaire de fonder notre morale sur la raison, qu’une telle démarche n’est pas urgente. Il est plus urgent de devenir moral. La seconde soutient qu’il n’est pas possible de fonder notre morale sur la raison. Ces deux idées reposent sur l’idée que notre morale, celle qu’on a en fait, ou du moins qu’on essaie d’avoir, est suffisante, opératoire, satisfaisante. Or ce contentement moral n’est-il pas dangereux, voire immoral ? Pour devenir moral, ne devons-nous pas essayer de fonder notre morale sur la raison ?

Nous avons suggéré qu’il était vain d’essayer de fonder rationnellement notre morale puisque ses origines n’étaient pas toujours rationnelles. N’est-ce pas là une forme d’irrationalisme morale particulièrement dangereuse ? L’irrationalité supposée de l’origine suffit-elle à établir l’impossibilité de fonder en raison ? Certaines découvertes scientifiques procèdent d’intuitions soudaines, en apparence déconnectées de tout processus rationnel. Mais aucun scientifique n’oserait utiliser cette origine pour soutenir qu’il est vain d’essayer de fonder en raison ce qui a été découvert par intuition. Le contexte de découverte d’une théorie ne dispense pas du travail de justification. Au contraire, pourrions-nous dire. Plus l’origine d’une théorie, d’une croyance ou d’une morale semble déconnectée de la raison, plus la question de son fondement rationnel se pose. Ainsi, ce n’est pas parce qu’en fait notre morale n’a pas une origine rationnelle qu’on ne doit pas essayer de la fonder rationnellement. Ne pas fonder la morale sur la raison, ou du moins ne pas essayer de le faire, c’est refuser d’évaluer notre morale, sa cohérence, la valeur des principes sur lesquelles elle repose. Or un tel refus est non seulement dangereux, mais il est aussi immoral.

On peut ainsi montrer que le simple respect des mœurs n’est ni une condition suffisante, ni même une condition nécessaire pour être véritablement moral. En effet, si les mœurs sont immorales, le fait de les respecter sans les remettre en question, sans faire preuve d’un sens critique, nous rend moralement blâmables . L’homme véritablement moral sera celui qui au contraire osera critiquer, voire transgresser les mœurs immorales. Or critiquer revient à montrer par la raison que certaines croyances sont infondées. C’est pourquoi l’exigence de fonder notre morale sur la raison semble être une composante essentielle de l’attitude authentiquement morale. On peut aussi montrer qu’il est bon d’avoir un rapport critique à ses intuitions morales, qui ne sont pas toujours cohérentes entre elles . On peut encore montrer qu’il est bon d’avoir un rapport critique aux réactions morales causées par nos émotions. La moralité de la compassion, par exemple, est sujette à caution. En effet, notre compassion est souvent partiale et

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