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Le plaisir de lire ne provient-il que du plaisir que l'on prend à se laisser raconter des histoires ?

Par   •  30 Septembre 2018  •  3 370 Mots (14 Pages)  •  763 Vues

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1- Par le plaisir de construire le sens, de participer à la construction de l’intrigue

Bien évidemment, le sous-genre romanesque pour lequel la participation du lecteur dans la construction du sens semble essentielle, allant même jusqu’à en constituer une attente partagée du romancier et du lecteur, est le roman policier. Le lecteur accompagne les enquêteurs, prend part à l’enquête, il aime tenter de résoudre les énigmes en même temps que les plus fins limiers de la police littéraire que ce soient Sherlock Holmes, Hercule Poirot, Maigret ou plus récemment en prenant plaisir en découvrant La vérité sur l’affaire Harry Québer. Quelle jubilation pour un lecteur de roman policier de collecter et assembler les indices menant à la résolution d’une enquête qui semblait à première vue inextricable. Dans une moindre mesure, ou du moins de façon plus subtile, le lecteur va aimer collecter les bribes d’information permettant de décoder la part d’ombre qui existe dans tous les romans. Quelles sont les réelles intentions, les sentiments de ce personnage ? pourquoi agit-il de la sorte ? pourquoi le narrateur prend-il la peine de décrire ce quartier ? pourquoi ces analepses ? ces ruptures temporelles ? Autant de question, qu’un lecteur actif aime à se poser lorsqu’il est confronté à un texte qui n’est pas juste une « histoire » qui berce. Ainsi le lecteur goûte la démarche d’enquêteur, il poursuit les indices lui permettant de comprendre le renoncement de la Princesse de Clèves qui une fois dégagée de toute obligation maritale refusera de vivre un amour sincère et réciproque avec le duc de Nemours. [autres exemples exploitables : les raisons qui poussent Roxane à se confier ainsi à Usbek juste avant de mourir ; le comportement déconcertant de Meursault avec ses proches, à l’enterrement de sa mère, le refus de se défendre durant son procès… ; Jacques le Fataliste, Eldorado, Zola Jackson, Mortel Smartphone, Sang négrier…]

2- être capable de percevoir l’artifice romanesque, le merveilleux, l’ironie

En outre, loin de prendre les univers extravagants des romanciers pour vrai, de lire au premier degré, le lecteur éprouve un réel plaisir à entrer consciemment dans ceux-ci. Le véritable lecteur apprécie cette plongée volontaire et consciente, il sait que le harem de Roxane n’est qu’une représentation, qu’un cadre permettant à Montesquieu de prendre la défense des femmes. Bien sûr les univers merveilleux, de science-fiction invitent plus facilement à cette distanciation et le lecteur s’amuse des inventions de l’auteur mais il en est de même pour les romans réalistes ou naturalistes. Alors qu’une lecture passive, distraite ne réjouit que par l’avancée de l’intrigue et de l’évolution du personnage, une lecture consciente, fine explore les ficelles romanesques, les touches d’ironie et de distanciation que le narrateur sème au cours de son récit. Même Flaubert (dans Madame Bovary, ou dans L’Education sentimentale), Zola (dans L’Assommoir) ou Stendhal (dans Le Rouge et le Noir), ces romanciers réputés pour le réalisme de leur écriture ne sont que des illusionnistes, ils créent un univers et des personnages de papier, essentiels à l’intrigue si ténue soit elle. Le dépistage du romanesque dans ces œuvres couramment admises comme austères, refusant de céder à la facilité des coups de théâtre, aux personnages et situations extraordinaires, renforce l’appétit du lecteur.

3- Apprécier l’identification aux personnages tout en le mettant à distance : apprécier l’artifice du personnage pour mieux l’apprécier

Qui n’a jamais rêvé d’être un des personnages romanesques à qui tout réussi, qui vont au bout de leurs rêves, faisant preuve à la fois de qualités physiques hors du commun (Hercule, Valjean, Georges Duroy) ou morales, sagesse (Princesse de Clèves), de gentillesse (Boule de Suif, Gervaise), humour et d’insouciance (Gavroche), d’intelligence (Phileas Fogg), de persévérance (Robinson Crusoé)? Quel plaisir de vivre leurs aventures, de posséder leurs qualités, de souffrir avec eux, d’exulter lors de leurs victoires longuement différées. Mais, qui peut réellement, une fois l’âge de raison atteint, se glisser dans la peau de ces personnages sans percevoir tous leurs artifices ? tout ce qu’ils contiennent de codes romanesques ? De l’héroïne belle et vertueuse de Mme de Lafayette en passant par le héros malheureux et poursuivi par un destin implacable (Valjean, Scorta, Meursault), les romans nous offrent la possibilité de suivre le destin de personnages plus ou moins positifs auxquels nous nous attachons, que nous aimons, que nous détestons, mesurant consciemment la petite part de chacun de nous en eux. Que cette part soit vertueuse ou non.

Cette petite part de l’autre, de ces personnages que nous prenons parfois pour des personnes au fil de nos lectures, fait du « plaisir de lire »un véritable acte dans lequel le lecteur reçoit le texte et élabore à partir de ce dernier, un modèle imaginaire qu’il collera à sa propre réalité.

Nous pouvons, par conséquent, affirmer qu’un roman, tant qu’il n’est pas concrétisé dans une lecture donnée, est un produit inachevé. Pour reprendre la métaphore développée par Michel Tournier dans le Vol du Vampire (l’auteur de Vendredi ou la vie Sauvage souvent étudié au collège), le lecteur est comparable à un vampire qui se nourrit du sang des mots écrits , qui réagit à l’univers que ces derniers ouvrent devant lui.

De fait, nous pouvons nous demander en dernier lieu, si le plaisir de lire n’est pas quelque part le plaisir d’avoir accès à une vision de l’homme, aux grandes questions existentielles qui nous traversent, en goûtant une langue inscrite dans une Histoire des arts, des idées, des évènements .

III. Le plaisir de lire peut transcender le plaisir d’une rencontre avec une histoire pour une rencontre plus grande encore : celle d’une langue conjuguée à la découverte d’une vision de l’homme et du monde propre à chaque auteur.

1-« Le plaisir du texte » :

- Roland Barthes, un des grands chercheurs en littérature de la seconde moitié du XXème siècle, a évoqué dans un petit opuscule éponyme paru en 1973, le « plaisir du texte » , la rencontre du lecteur avec la langue d’un auteur :

« Je m’intéresse au langage parce qu’il me blesse ou me séduit » : La lecture d’un roman nous place indubitablement face à un style d’écriture, parfois ancien, difficile mais qui suscite toujours quelques

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