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La socialisation limite-t-elle le changement social?

Par   •  9 Octobre 2018  •  4 872 Mots (20 Pages)  •  688 Vues

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La socialisation est faite davantage de non-intentionnel que d’intentionnel, c’est un processus continu et diffus, invisible, d’influence. Même Durkheim, sociologue de l’éducation, reconnaissait que la socialisation n’est pas toute entière contenue dans l’éducation : « Il y a une éducation inconsciente qui ne cesse jamais ». Les sociologues ont souligné ce côté partiellement inconscient de la socialisation : P. Bourdieu, B. Bernstein montrent comment la socialisation primaire transmet non seulement des contenus consciemment élaborés et approuvés, mais aussi (et surtout) des cadres mentaux, psychologiques, linguistiques, moraux, corporels etc.

Bourdieu montre que les structures sociales et les expériences passées (notamment enfantines) sont incorporées, intégrés donc dans leurs corps même, par les individus socialisés. Le corps est un support dans lequel s’inscrivent les situations d’existence: « nous apprenons par le corps », dit Bourdieu, mettant ainsi en avant tout le côté irrationnel, inconscient, mais aussi « inévitable » et déterministe de la socialisation. Par l’incorporation, la société inculque en même temps tout un rapport au monde social. On incorpore des catégories de pensée, des structures cognitives, des schèmes de perception et appréciation, des principes de division (entre le bien et le mal, le bon et le mauvais, le beau et le vil etc.), autant de filtres de perception et compréhension qui seront appliqués au monde social.

Un processus global

Une caractéristique très significative de la socialisation ainsi vue est son caractère global : les produits de la socialisation sont transférables d’un domaine pratique à l’autre. Bourdieu démontre, à travers le concept d’habitus, que les socialisations familiales sont des socialisations de classe : la classe sociale opère comme une classe de conditions sociales et conditionnements ; c’est une classe d’individus dotés du même habitus.

Ainsi, l’habitus de classe est constitué par des pratiques et des objets porteurs d’effets socialisateurs différenciés: les pratiques alimentaires (qui créent les « corps de classe », dont le poids moyen décroit à mesure que l’on s’élève dans les catégories socioprofessionnelles), les pratiques sportives (où l’on peut aussi établir des liens statistiques clairs avec le niveau de diplômes des parents), des « jouets de classe » (qui permettent d’observer à la fois le capital économique et culturel de la famille ainsi que les gestions familiales de la scolarité), des pratiques culturelles etc. A son tour, Basil Bernstein démontre dans son « Langage et classes sociales » comment les différentes classes sociales non seulement apprennent à leurs enfants à parler, mais que les structures linguistiques spécifiques (la « langue de classe ») déterminent dans l’esprit des enfants des structures mentales, des logiques de raisonnement et des structures psychologiques tout aussi spécifiques, qui contribuent plus ou moins efficacement par la suite à l’individualisation et à l’autonomisation.

De la même manière, montre Bourdieu, l’apprentissage de la masculinité et féminité « tend à inscrire la différence entre les sexes dans les corps (à travers le vêtement notamment) sous la forme de manières de marcher, de parler, de se tenir, de porter le regard, de s’asseoir etc.» Nombre de sociologues ont démontré, dans le sillage bourdieusien, la transmission de l’habitus de genre dans et par les familles (les études pionniers de Ellena Gianini Bellotti, Sylvie Cromer analyse les jouets et les activités ludiques, Christine Menneson analyse les pratiques sportives). Les sociologues bourdieusiens montrent – comme nous verrons dans la section suivante – que les différences entre les socialisations familiales – de classe, de genre… – ne sont pas des simples variations, mais terreau de véritables inégalités.

La socialisation primaire est donc un puissant processus de conditionnement corporel, mental, psychologique, d’inculcation de normes, valeurs etc. de la société. socialisation consiste à l’intériorisation par l’individu de l’habitus du groupe social auquel il appartient, c’est-à-dire « ce que l’on a acquis et qui s’est incarné de façon durable dans le corps sous forme de dispositions permanentes » (Bourdieu, « Questions de sociologie »). La socialisation est d’autant plus puissante qu’elle n’est pas consciente (imprégnation), ni par le socialisé, ni par le socialisateur.

- La socialisation tend à stabiliser et à reproduire la société

Pour la tradition holiste que l’on vient d’examiner, la socialisation passe par l’éducation, qui selon Durkheim a pour but de couler l’individu dans un « moule » aux contours socialement bien arrêtés : c’est la somme des actions des parents et des maîtres dans un but bien précis et méthodique. L’enfant doit acquérir un « rôle utile », réclamé par la société dans son ensemble et le milieu spécifique auquel il est destiné.

La socialisation joue ainsi un rôle essentiel dans une société : elle permet aux individus de s’intégrer dans un groupe, elle participe donc au maintien de la cohésion sociale. C’est elle qui permet que les membres d’un groupe partagent un minimum de normes et de valeurs, qu’ils sont amenés à respecter de façon spontanée et inconsciente. La société, dans cette conception, dépend donc de l’existence des accords culturels et normatifs entre ses membres, et la socialisation, qui harmonise les conduites, est au fondement de l’ordre social. La liberté de l’acteur, son choix de s’intégrer dans la société du haut de son indépendance de jugement, apparaît comme oubli de la socialisation qui l’a rendue possible (un réveil de l’enfance, où l’on aura oublié une grande partie des séances d’hypnose, selon Durkheim)

Une autre version de cette conception est la version « désenchantée » et critique. La société est perçue comme un ensemble de structures de pouvoir, qui s’inscrivent dans les corps et dans les pratiques comme autant de signes de l’ordre social. Les individus sont agis par le système, et l’autonomie ne peut être qu’illusoire. La socialisation apparaît comme une forme de programmation individuelle assurant la reproduction de l'ordre social.

La reproduction sociale

Ainsi, comme on l’a souligné à la fin du sous-chapitre précédent, la socialisation différentielle n’est pas anodine, mais reproduit les rapports de pouvoir existants dans la société. Les familles, ayant intériorisé

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