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La Nouvelle Héloïse, Rousseau

Par   •  5 Décembre 2022  •  Commentaire de texte  •  2 628 Mots (11 Pages)  •  35 Vues

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L’expression de la sensibilité: l’exaltation des sentiments

Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, partie I, lettre 14, 1761

Comment l'intensité des sentiments et des impressions se traduit-elle dans cette lettre?

                La Nouvelle Héloïse est un roman épistolaire de Jean-Jacques Rousseau paru en 1761 qui évoque un amour impossible entre Julie d’Étange, une jeune noble, et son précepteur, Saint-Preux, et qui va au-delà des conventions sociales. Dans l’extrait étudié, soit la lettre 14 de la première partie, Julie, amoureuse de Saint-Preux, arrange une rencontre accompagnée de sa cousine dans un bosquet de Clarens, afin de saluer sa «vertu». Cette lettre traduit de l’intensité des sentiments et des impressions de Saint-Preux, c’est à dire du degré de force qui émane de cet état affectif complexe, stable et durable, composé d’éléments moraux, intellectuels et émotifs que sont les sentiments. Saint-Preux nous fait part de ses impressions à travers cette sensibilité exacerbée, c’est-à-dire de son état psychologique, produit ou suscité par la perception et le comportement de Julie. En quoi, dans cette lettre, la sensibilité de Saint-Preux est-elle source d’amour antithétique profond? Nous étudierons ce «je» lyrique, précurseur du romantisme, au cœur de la lettre, qui permet justement d’exprimer le désir amoureux de Saint-Preux tout en révélant cette forte antithèse entre plaisir et douleur.

        Cette lettre de Saint-Preux à son amante Julie met en avant le «je» lyrique, en plaçant Rousseau comme précurseur du romantisme, et est au cœur de l’amour des deux personnages.

        La Nouvelle Heloïse est le premier grand roman épistolaire de la littérature française, il se présente alors la forme d’une correspondance, ici entre deux amants. Ce genre et cette forme se prêtent beaucoup plus à l’échange des voix des personnages ainsi qu’à leurs réflexions et méditations intérieures. En effet, l’utilisation récurrente des pronoms personnels «tu», «ta», «te» et «tes» montre que le précepteur s’adresse à quelqu’un, plus précisément une personne avec qui il a une relation assez proche voire même intime, le privant de la vouvoyer. Cette proximité, ainsi que l’identité du destinataire de cette lettre, sont renforcés par l’apostrophe «ma Julie» (l.1), ainsi que l’adresse directe en utilisant seulement le prénom «Julie» (l.28). Saint-Preux a même connaissance des membres de la famille de la jeune fille comme «[s]a mère» (l.14) ou bien «[s]a cousine» (l.14, 16) car il travaille au sein du foyer et a été embauché par le père. Néanmoins le fait qu’il la tutoie et qu’il l’appelle par son simple prénom, alors qu’il est question d’une famille noble, annonce déjà une certaine dissonance dans la relation élève-précurseur assez intrigante.

        En prose comme en poésie, le lyrisme désigne l’expression marquée des sentiments et peut être exprimé par différents outils de langage, comme outil clé de l’expression de la sensibilisation. Les marques du «je» lyrique mettent en avant cette expression personnelle des sentiments focalisée sur la personne qui s’exprime. Rousseau sature son texte de l’utilisation de la première personne du singulier avec les termes «me» (l.1, 4), «m’» (l.1), «mes» (l.2, 3), «mon» (l.4,7), «je» (l.2), «j’» (l.4) afin de mettre les sentiments et les impressions de Saint-Preux au centre du propos. La syntaxe lyrique permet d’exprimer des sentiments intenses, comme avec les nombreuses phrases exclamatives (l.1, 9, 10, 28) et interrogatives (l.1, 36). S’y ajoute l’utilisation du «Ô» lyrique (l.6, 41), forme d’interpellation qui sert à invoquer l’être dans un registre littéraire et empathique, qui s’oppose lui-même à l’interjection «Hélas!» (l.10), forme de plainte et de douleur. Le lieu dans lequel prend place l’événement, soit la promenade dans les jardins, est par ailleurs lui même proprement précurseur du romantisme et suit cette idée d’expression lyrique des sentiments à travers des descriptions passives, douces et glorifiantes. Il est évidemment question de nature avec le champ lexical de l’environnement: de «bois» (l.19), de «jardin» (l.17) et de «soleil» (l.18) avec «ses rayons» (l.19), car Rousseau cherche à refaire vivre la nature dans l’homme.

        Le sentiment d’amour est au centre de la lettre, avec les personnages de Saint-Preux et Julie. L’exaltation de l’expression de la sensibilité est liée au sentiment amoureux. Le roturier fait une éloge de sa bien-aimée. Au XVIIIème siècle, on commence à donner plus de place aux sentiments pour penser la sensibilité. Les pronoms personnels «je» et «tu», bien distingués au début de la lettre, se sont peu à peu métamorphosés en un «nous» (l.31 «nos» repetés deux fois), première personne cette fois-ci du pluriel qui unit symboliquement les deux amoureux qui ne peuvent être dans la réalité ensemble. Ce «nous» unifiant se distingue par ailleurs du «on» (l.17) qui représente Saint-Preux, Julie et sa cousine. La métaphore de la flamme de la passion amoureuse est une image très forte et visuelle que Rousseau développe plus particulièrement au sein de l’avant dernier paragraphe, avec ce champ lexical du feu: «nos lèvres brûlantes» (l.31), «le feu» (l.30) et «éteignit» (l.33); et est reprise avec le verbe «brûlent» (l.38). Cette métaphore peut prévoir la fin tragique de ce roman épistolaire, car aucune flamme n’est éternelle non plus. Saint-Preux, à travers son écrit, appelle à une imagination et un souvenir commun. La langage ainsi que les images utilisées révèlent implicitement les sentiments des personnages.

        La sensibilité éveille les sens de Saint-Preux et révèle l’entièreté de son amour pour Julie, même indéniable sur le plan physiologique.

        La sensibilité entend la faculté de ressentir profondément des impressions et d’éprouver des sentiments: c’est ce dont il est inévitablement question dans cet aveu de Saint-Preux. Il s’agit d’abord de sentir, d’être sensible, c’est-à-dire d’éprouver intensément. Nous pouvons dénoter qu’avant toute autre réaction, ce sont les sens, comme la faculté sensorielle du jeune roturier qui sont sollicités, hors presque même de sa propre volonté, perceptible avec les termes «sens» (l.2), «facultés» (l.2), «sensations» (l.26), «toutes les parties de moi-même»: on évoque le toucher avec le «baiser» (l.3), les «lèvres» (l.4), le «toucher» (l.30), «touche» (l.40), «j’embrassais» (l.24); l’ouïe avec les termes «murmurais» (l.11), «le doux son de ta voix» (l.15); la vue avec Saint-Preux qui «couvert [s]es regards» (l.12), «aperçus» (l.21) le «coloris» (l.22) ainsi que ses «beaux yeux» (l.32)… Cette sensibilité devenue typique au XVIIIème siècle s’oppose considérablement avec l’image longtemps développée de l’Honnête Homme qui respire la mesure et l’équilibre. La sensualité est notamment très fortement explicite avec la reprise de la «bouche de roses» (l.27) en «la bouche de Julie» (l.28), ainsi que cette métaphore encore une fois d’une fleur choisie «cueillit sur [s]es lèvres» (l.4), fleur comme image de la beauté, la bouche étant évidemment lieu du baiser amoureux. Néanmoins la sensibilité, dans un second sens, désigne aussi cette faculté d’éprouver des sentiments ainsi que l’aptitude de les traduire, les exprimer dans une création artistique: c’est ce que fait Rousseau à travers ce roman La Nouvelle Héloïse.

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