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Le roman et la nouvelle au XIXe siècle : réalisme et naturalisme. Etude d'un extrait de Nana, Zola.

Par   •  22 Novembre 2018  •  2 067 Mots (9 Pages)  •  246 Vues

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C’est d’ailleurs un « masque abominable », métaphore saisissante, qui est montré, comme si la mort avait fait ressortir la part la plus grotesque du visage en déformant ses traits. Le portrait se carnavalise jusqu’à ressembler à un déguisement ridicule. Par ailleurs, il existe chez Zola le pari de faire du beau à partir du laid, à la manière de Baudelaire dans les Fleurs du Mal. À la façon des impressionnistes, il s’efforce de restituer avant tout la perception, avant même de la rattacher à une cause ; les termes auxquels sont rattachées les parties du corps mentionnées animent la chair décomposée. Ainsi « les pustules avaient envahi la figure entière » et sont « flétries, affaissées », « un bouton touchant l’autre ». L’image hyperbolique, « le bouillonnement de la purulence », donnent l’idée du mouvement de la chair, ainsi que l’utilisation de verbes de mouvement conjugués à l’imparfait à valeur de durée : l’autre œil « s’enfonçait », le nez qui « suppurait encore », « une croûte rougeâtre partait », « envahissait » et « tirait », les cheveux « coulaient en un ruissellement ». L’écrivain donne véritablement à voir en corps en phase de décomposition.

D’autre part, le dénouement présente tout un travail de dramatisation. L’évocation de Nana est retardée par les conversations superficielles de ses compagnes avant de surgir brusquement. Il y a toute une théâtralisation avec l’ouverture des rideaux et l’utilisation de la lumière, un coup de théâtre souligné par l’adverbe « brusquement » et l’emploi de passés simples : « Elle tira un rideau

devant la fenêtre... Une lumière vive éclaira brusquement le visage de la morte. Ce fut une horreur. ». Les bruits qui arrivent en écho de la rue (« À Berlin ! ») contribuent eux aussi à la dramatisation de la scène, ainsi que la mention du rideau qui se « gonfle ». Le « rire » et son « masque » de Nana possèdent eux aussi un caractère théâtral : « elle tirait dans un rire abominable. » Zola a particulièrement travaillé la

scène de façon très visuelle, à la façon d’un peintre, en insistant sur l’éclairage : « elle songea que cette lampe n’était pas convenable, il fallait un cierge; et, après avoir allumé l’un des flambeaux de cuivre de la cheminée, elle le posa sur la table de nuit ». L’amie de Nana semble ainsi mettre en scène les derniers moments que va passer le cadavre dans la chambre d’hôtel... » Cet éclairage va mettre en relief le visage informe de la courtisane : « Une lumière vive éclaira brusquement le visage de la morte dans la clarté

de la bougie » ainsi que sa chevelure, dernier vestige de sa beauté : « les cheveux, les beaux cheveux, gardant leur flambée de soleil, coulaient en un ruissellement d’or ».Toutefois, la métaphore comparant la blondeur des cheveux à de l’or n’a pas qu’une vocation esthétique : elle souligne que Nana incarne la corruption du Second Empire ; la jeune femme, grâce à sa beauté, s’est fait entretenir à grand frais, n’hésitant pas à provoquer la ruine de certains de ses amants. Ce flot de cheveux dorés rappelle aussi la beauté de la jeune femme et la fascination qu’elle a exercée et exerce une dernière fois.

La scène décrite comporte, en effet, une visée symbolique et politique. En effet, Zola ne se contente pas de décrire les effets de la maladie et de la mort mais il ajoute des termes à connotations morales très négatives : « corrompue », « horrible et grotesque », « ce ferment dont elle avait empoisonné un peuple », « l’avait pourrie », « dans un rire abominable ». De fait, la décomposition du corps de Nana, symbolise la décomposition du régime. La référence à la pourriture rappelle un thème développé tout au long du roman : celui de la contamination de la société par la prostitution. Tout s’achète et tout se vend, y compris l’amour, comme en témoigne la présence de ces prostituées dans la chambre. Zola développe toute une thématique de la corruption, qui est aussi celle de ce régime : « charognes tolérées » (allusion aux maisons de tolérance), « ferment », avec des références à la boue, à la pourriture et à la moisissure. Nana a « empoisonné un peuple » et sa mort, sa décomposition coïncident avec la décomposition et l’effondrement du Second Empire. Métonymiquement, Nana est le régime entier, travaillé par la prostitution et la corruption et il y a bien, chez Zola, une visée politique évidente qui va au-delà de

l’objectivité naturaliste. Enfin, et plus largement encore, le texte présente une réflexion sur la condition humaine et sa vanité. Le travail de la description, après s’être centré sur le corps de la jeune femme, suggère une ouverture symbolique vers l’extérieur, créant une forte opposition entre l’atmosphère confinée et macabre de la chambre et le vent de liberté qui souffle dans la rue. La présence du « souffle », annoncée par les ondulations de la chevelure redonne paradoxalement à la vie le pouvoir sur la mort, même si ce souffle est « désespéré ». Cette idée que la vie continue rappelle implicitement un autre élément, lié à la théâtralisation de la scène malgré la mort, le théâtre continue, et le spectacle ne doit pas s’arrêter. C’est la fin d’un spectacle que décrit Zola. C’est du moins ce que nous suggèrent les deux occurrences du terme « rideau » qui nous ramènent à l’univers de la scène dont Nana fut une éphémère gloire. Ainsi, c’est un tableau des vanités que peint Zola, c’est-à-dire une réflexion sur le caractère illusoire des atouts matériels. La richesse matérielle ne préserve pas de la maladie et la Vénus blonde se décompose. L’image de la « boue » (mélange de terre et d’eau), utilisée pour décrire les traits abîmés de la morte, renforce également l’abjection du tableau décrit. Nana est déshumanisée par la mort, elle ne ressemble plus à rien, son visage est devenu informe comme le suggère l’expression « bouillie informe ». Enfin, l’emploi du terme « pelletée » annonce le travail des pompes funèbres qui enterrent les morts en les couvrant de terre.

Le dénouement de Nana renouvelle le thème de la mort de l’héroïne. Zola, à travers le regard de son narrateur, n’hésite pas à montrer les conséquences concrètes de la maladie vénérienne de la jeune courtisane, et il transforme la description en tableau d’horreur ; en cela, il a choqué longtemps bien des lecteurs. Ce tableau est d’autant plus frappant qu’il est organisé de façon théâtrale. Très riche, ce dernier portrait de la fille de Gervaise symbolise

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