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Incendies de Wajdi Mouawad, scène 19

Par   •  24 Septembre 2018  •  3 655 Mots (15 Pages)  •  409 Vues

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les enfants, les femmes, tout ! »

La succession des virgules confère aux phrases une expression haletante où l’on sent bien l’urgence de parler, de se délivrer d’une expérience traumatisante.

Cette urgence rejoue celle de la survie déjà présente dans la parole au style direct hurlée dans le bus et qu’elle reprend telle quelle dans son récit : « Je ne suis pas du camp (…) … je suis comme vous, je cherche mon enfant qu’ils m’ont enlevé… ».

Pour sauver sa vie, elle se désolidarise du « nous » des victimes pour se ranger du côté du « vous » des bourreaux.

Nawal nous fait donc le récit d’une expérience traumatisante, en focalisation interne, qui nous met face à l’horreur de la guerre civile.

II- Une vision d’horreur

Un récit saisissant

Le récit de Nawal est entièrement construit sur une hypotypose, c’est-à- dire une figure de style qui consiste à raconter ou décrire une scène de manière si vivante que le destinataire a l’impression d’y assister en direct.

Ce procédé d’écriture insiste donc sur des détails précis et saisissants (notamment par l’énumération d’éléments descriptifs concrets et réalistes) et présente les événements de manière particulièrement frappante (par le choix des verbes, des temps, mais aussi des images).

= C’est ainsi que nous avons l’impression de voir la scène du bus comme si nous y étions.

Les notations préliminaires dans la didascalie nous préparent au témoignage de Nawal, avec les « bruits des marteaux-piqueurs » dont la violence rappelle ceux des « mitraillettes » mentionnées auparavant par Hermile Lebel.

La mention du « sang » qui tout d’un coup apparaît dans une métaphore proche d’une transsubstantiation (« les arrosoirs crachent du sang ») est une façon de préparer l’imagination du lecteur / spectateur au massacre dépeint ensuite. On pourrait même parler d’effet d’annonce, presque de prolepse narrative.

Les sens sont aussi sollicités par l’hypotypose : relayant les sensations *auditives des « marteaux-piqueurs » *et visuelles du rouge « sang » de la didascalie préliminaire, *le récit fait implicitement ressentir l’odeur de l’essence répandue sur le bus, *la couleur jaune du bus qui « flambe » et plus encore la vision de la peau humaine qui « fond ».

Le caractère dramatique de la scène est mis en valeur par le retour sur des détails concrets.

En effet, l’issue de l’action est claire dès les premières lignes de la tirade, puisque Nawal achève son récit avec l’embrasement de l’autobus (« l’autobus a flambé… »).

Ce court récit des événements se caractérise par la répétition du verbe « flambe » qui, par accumulation, semble intensifier le phénomène d’embrasement et par l’énumération croissante (ou gradation) : « il a flambé avec les vieux, les femmes, les enfants, tout ! ».

b) Une vision qui nous incite à nous identifier

Quand Nawal prend la parole, l’usage de la première personne nous incite à nous identifier à ce qu’elle a vu et ressenti.

Même si les verbes sont conjugués au passé : *imparfait pour la situation initiale « j’étais… » et l’arrière-plan du récit « une femme essayait… » ; *passé composé pour la succession des événements : « ils nous ont arrosés », « ils m’ont laissé descendre », « l’autobus a flambé », « a fondu », « a brûlé »

= la charge émotionnelle est telle dans le discours de Nawal (exclamations, répétitions…) que ce récit nous parvient avec toute la force d’impact du présent.

En effet, Nawal raconte les faits à Sawda alors que tout nous laisse penser qu’elle vient juste d’échapper au massacre (la scène précédente, page 66, nous montrait en effet Sawda indiquant à Nawal où attendre le bus desservant les camps de réfugiés).

De plus, n’oublions pas que le passé composé, contrairement au passé simple, est un temps qui évoque une action accomplie dans le passé mais non coupée psychologiquement du présent ; c’est une action révolue qui a des conséquences directes sur la situation d’énonciation.

c) L’effet de pause

Cependant, Nawal revient sur un microépisode de la scène un peu antérieur à l’incendie.

=Elle retrace la tentative infructueuse d’une femme pour s’échapper du bus par la fenêtre et sauver son enfant (« les soldats lui ont tiré dessus, et elle est restée comme ça, à cheval sur le bord de la fenêtre, son enfant dans ses bras au milieu du feu »).

=Mimant la technique cinématographique du plan rapproché (une femme « à cheval sur le rebord de la fenêtre », « son enfant dans ses bras au milieu du feu »), puis du gros plan (la peau de la femme « a fondu »), elle fait naître en nous des images insoutenables qu’aucune caméra ne peut montrer en direct, comme un effet de zoom sur la chair de cet enfant brûlé vif (« la peau de l’enfant a fondu »).

Puis, de nouveau, Nawal reprend l’image finale du récit de la première partie de sa tirade, toujours avec une gradation, depuis « sa peau a fondu » jusqu’à « et tout a fondu et tout le monde a brûlé ! ».

S’attardant sur les images traumatisantes presque expressionnistes, poussant le réalisme jusqu’à l’obscénité, la locutrice, en proie à l’émotion, éveille à son tour des émotions paroxystiques chez le lecteur / spectateur.

=Elle-même débordée par cette vision d’horreur, « incendiée » au sens figuré, elle nous transmet un témoignage qui fait toucher du doigt la monstruosité inhumaine des guerres.

III- Fonctions plurielles de l’épisode

Dépeindre les horreurs de la guerre civile

La fonction première de cette séquence est sans doute de dépeindre les horreurs de toute guerre civile.

En effet, W. Mouawad ne fournit aucune indication géographique, historique,religieuse ou politique.

Nous apprenons que les incendiaires sont des « soldats » armés de « mitraillettes », mais nous ne savons pas à quelle armée ou à quel pays ils appartiennent ni quelle cause ils servent.

Il est question de réfugiés et de camp (puisque Nawal crie, pour avoir la vie sauve : « je ne

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