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« Zone », poème cubiste, entre Rimbaud et les Surréalistes

Par   •  3 Octobre 2022  •  Analyse sectorielle  •  2 089 Mots (9 Pages)  •  44 Vues

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« Zone », poème cubiste, entre Rimbaud et les Surréalistes

Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants

Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur étoile
comme les rois-mages
Ils espèrent gagner de l’argent dans l’Argentine
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
Une famille transporte un édredon rouge
comme vous  transportez votre cœur
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
Je les ai vus souvent le soir ils prennent l’air dans la rue
Et se déplacent rarement
comme les pièces aux échecs
Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques

Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

Tu es la nuit dans un grand restaurant

Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant

Elle est la fille d’un sergent de ville de Jersey

Ses mains que je n’avais pas vues sont dures et gercées

J’ai une pitié immense pour les coutures de son ventre

J’humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche

Tu es seul le matin va venir
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues

La nuit s’éloigne ainsi qu’une belle Métive
C’est Ferdine la fausse ou Léa l’attentive

Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

[…]

Le poème figure en tête du recueil “Alcools”, mais il fut en fait le dernier en date des poèmes du recueil, et il présente des différences profondes avec les autres car y fut mise en œuvre une nouvelle esthétique. “Zone” fut composé dans l'été de 1912 à la suite de la rupture d’Apollinaire avec Marie Laurencin. Il le qualifia de «poème d'une fin d'amour». Mais le mal-aimé n’y fait qu’une allusion très discrète, sans intention de juger ni condamner, au vers 117 où il pense autant à Annie Playden. D’ailleurs, dans la version définitive, il supprima deux vers, qui étaient une référence directe à Marie : «L'autre, le mauvais larron, c'était une femme Elle m'a pris ma vie, ce fut un vol infâme.» Le poème parut d’abord en décembre 1912, dans “Les soirées de Paris” avec comme titre “Cri”(le tableau d'Edward Munch étant de 1893) et étant ponctué. Cependant, sur les épreuves du recueil, Apollinaire adopta ‘’Zone”. Il ne voulait donc plus que le poème soit considéré comme un cri de désespoir personnel

.

Du fait de la zone qui entourait Paris, on disait couramment : «triste comme la zone», «sinistre comme la zone». Il semble donc bien que le poète ait pensé à cette zone-là : on le voit errer dans et autour de Paris, sans direction, la tristesse au cœur (même si parfois il cherche à se raidir contre la tentation de la mélancolie), se perdre dans son passé. La multiplicité des sens possibles est à l'image de la richesse de ce long poème de 155 vers composé avec une grande liberté, présentant, surtout au début, des séquences de longueurs diverses allant jusqu’à vingt-neuf vers, qui deviennent ensuite plus brèves, se réduisant à des quatrains, des tercets, des distiques, des monostiques!

Le premier vers ancre d'emblée le poème dans la modernité. Mais ce rejet d’un «monde ancien» est proclamé, peut-être par ironie, dans un vers ancien, un alexandrin. Quant à  la tour Eiffel, bâtie en 1889, nommée dès le vers 2, elle était honnie des poètes symbolistes pour son modernisme agressif, tandis qu’Apollinaire était un chantre de la modernité, et qu’elle fut le thème d'inspiration de peintres de la modernité comme Robert Delaunay, Globalement, si le début du poème est marquée par l’allégresse d’un jour nouveau, d’un esprit nouveau, la fin du poème est assez sinistre, la déambulation dans Paris se terminant par un nouveau lever de soleil, sanglant cette fois, et sinistre.

Nous verrons donc dans ce passage la modernité, l’auto-interpellation et l’ambiance mélancolique.

Mouvements : 1-14 : les émigrants, doubles du poète

15-24 : Rencontres et solitude

25-36 : Fin désespérée de la déambulation

Analyse

1-14 : les émigrants, doubles du poète

14 vers dans une strophe descriptive plus proche de la prose que de la poésie, marquée par l’hétérométrie et l’absence presque générale de rime, mais aussi poétique et pathétique.

2e pers. du sg, dédoublement, image d’un discours intérieur. GA met ainsi à distance le lyrisme traditionnel : il n’utilise pas immédiatement le pronom « je » mais le « tu » : un poète morcelé ? Le lecteur lui-même ?

Apollinaire décrit une ville animée, pleine d’agitation, ici la gare, lieu moderne ET lieu du voyage, à sa place dans un poème entièrement consacré à la déambulation, juxtaposant, comme dans une peinture cubiste,  plusieurs scènes de la vie parisienne, à travers l’évocation de lieux divers. Le lieu, moderne, coexiste avec une réalité immémoriale : la migration, source d’une misère humaine qui coexiste avec la gaieté mentionnée ailleurs dans le poème. GA  mentionne différents sens de l‘observateur qu’il est et rend cette description très réaliste, ici par la vue :

 « Tu regardes les yeux pleins de larmes » - plus loin : « je les ai vus »

Ce vers est pathétique (« larmes », modalisateur : « pauvres », démonstratif visant l’implication du lecteur) car l’observateur n’est jamais neutre. Les larmes s’expliquent par sa participation émotionnelle ; en effet, ces migrants réactivent son complexe d’apatride, sensibilisé par sa récente incarcération. E-migrants : ex : hors de

Jusqu’au vers 7 le poète se consacre à décrire ce qu’il voit : le sujet répété est « ils », les vbs sont des vbs d’action ou de sentiments. L’absence de ponctuation libère aussi l’émotion en juxtaposant toutes les actions des migrants, d’autant que GA juxtapose sacré et profane, spiritualité et quotidien le plus prosaïque avec l’image de l’allaitement. La douceur des sonorités en [an] restitue l’empathie du poète (seule rime du passage), jointe à l’assonance placée à la césure des deux premiers vers –« larmes »/ « femmes »)

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