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Du côté de chez Swann cas

Par   •  5 Avril 2018  •  2 218 Mots (9 Pages)  •  85 Vues

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On peut observer une autre attitude qui coopère à la réminiscence du passé là où l'attention de l'écrivain s'oriente vers un horizon temporel parallèle et opposée à celui de son moi-enfant : alors que l'un est projeté vers le soi-même d'un avenir proche, l'autre tend vers le soi-même d'un passé bien éloigné.

On retrouve cette tendance divergente en filigrane dans le passage suivant : « Aussi je me promettais, dans la salle à manger, pendant qu'on commencerait à dîner et que je sentirais approcher l'heure, de faire l'avance de ce baiser qui serait si court et furtif, tout ce que j'en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la place de la joue que j'embrasserais, de préparer ma pensée pour pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la minute que m'accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres.. »[5] Ici le narrateur se prépare mentalement à accueillir un moment de contact avec l'autre , même si celui ci ne peut que se résoudre en un retour à la solitude originaire ; cela réalise un mouvement circulaire d'attachement au souvenir : le souvenir par anticipation que l'enfant gardera pour une nuit annonce ainsi le baiser définitivement dernier dont l'adulte gardera le souvenir tout au long de sa vie. Leur horizons temporels s'étendent sur la fréquence du contact avec l'autre ; l'enfant qui voit sa mère tous le jours vit en rythme saccadés ce que l'adulte devra endurer perpétuellement une fois celle-ci disparue, autrement dit l'enfant présage la solitude de l'adulte en échelle temporelle réduite, et cela malgré l'existence physique des êtres aimés.

Ce même passage nous permet de constater un autre aspect : l'enfant étant plein d'attentes dans un avenir proche et l'adulte plein de souvenir d'un passé éloigné, le passage de l'une à l'autre orientation est marqué par deux points de rupture, l'un provisoire, l'autre définitif. Le premier se vérifie au moment de l'enracinement du sentiment d'abandon dans l'âme de l'enfant grandi : l'enfant-table rase prend progressivement conscience de sa solitude et devient ainsi enfant pré-écrivain. Le deuxième se déclenche lors de la mort physique des êtres chers, ce qui à son tout éveille une réaction à l'oubli dont le mouvement circulaire d'attachement au souvenir exposé ci-dessus est le produit.

Le croisement de deux directrices de pensée n'est d'ailleurs pas casuel : « ...et c'est seulement parce que la vie se tait davantage autour de moi je les entends de nouveau [les sanglots], comme ces cloches de couvent qui couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu'on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir »[6]Ce sont là des souvenirs qui renaissent à l'intérieur de l'écrivain évoqués par le silence en absence des êtres aimés. Jadis, l'enfant était isolé de ses propres spéculations ; la présence de ses chers chassait la perspective d'un souvenir tragique en liant le narrateur au présent immédiat de son quotidien (un carpe diem utile à court terme, puisque les pensées sur passé et avenir étaient endiguées temporairement par les discours). Mais une fois cette présence disparue, le narrateur repliant sur lui-même entend à nouveau à l'intérieur de lui ses petits traumatismes d'enfant. Il paraît alors légitime de lire entre la sensibilité de l'enfant et celle de l'adulte non pas un rapport d'incompréhension, mais plutôt de complémentarité.

Cela nous amène à considérer une troisième attitude pertinente au procédé de réminiscence. L'éloignement moral auquel l'enfant se force par rapport à son entourage sera bientôt remplacé par le rapprochement de l'adulte à son entourage et par l'éloignement partiel de sa vision d'enfant .

Ce rapprochement n'est ni forcé, ni étudié. L'auteur le dit ouvertement : « … comme ce que je m'en serais rappelé m'eût été fourni seulement par la mémoire volontaire, la mémoire de l'intelligence, et comme les renseignements qu'elle me donne sur le passé ne conservent rien de lui, je n'aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela était en réalité mort pour moi. »[7] Et il poursuit : « C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer [le passé], tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (...) »[8]

Tout en n'étant pas imposée, la conscience du rôle éclaireur de la remémoration demeure en permanence dans l’esprit de l'écrivain ; son sentiment d'incommunicabilité ne lui empêche pas de vouloir garder des liens permanents avec les composantes de son passé, surtout en vertu du fait que celles-ci ne sont au final que des composantes de lui-même. Souvent, lorsqu'il évoque les membres de sa famille, il établit des connexions entre leur façon d'agir, de penser, de se comporter et la sienne ; il retrouve ainsi des analogies auparavant insoupçonnées et qui lui sont données par son acceptation de tout ce qui a pu le rendre la personne qu'il est. Il cite par exemple sa tante : « (…) puis, dans l'inertie absolue où elle vivait, elle prêtait à ses moindres sensations une importance extraordinaire ; elle les douait d'une motilité qui lui rendait difficile de les garder pour elle, et à défaut de confident à qui les communiquer, elle se les annonçait à elle-même, en un perpétuel monologue qui était sa seule forme d'activité »[9] Ici l'écrivain retrouve une continuité entre la solitude de tante Léonie, qui l'initie prématurément à l'incommunicabilité entre les êtres, et la sienne, la solitude de l'écrivain qui se recherche à travers le dialogue intérieur.

D'ailleurs dans cette réunion avec l'enfance, le rôle éclaireur de la remémoration en coudoie un autre : celui d'immortaliser les êtres et moments disparus et de les retenir à l'intérieur de lui comme expliquée par cette métaphore : « (…) et ma grande-mère les avait achetés de préférence à d'autres comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un pigeonnier gothique ou quelqu'une de ces vieilles choses qui exercent sur l'esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie d'impossibles voyages dans le temps. »[10] C'est ici une métaphore de l'âme qui retrouve dans les structures du passé (le pigeonnier)

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