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Incendies, Wajdi Mouawad

Par   •  3 Septembre 2018  •  2 795 Mots (12 Pages)  •  795 Vues

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est dépourvue de socle parce que tout est « surjoué ». Poussée au paroxysme, la réalité devient une hyper-réalité, c’est-à-dire qu’elle est digne d’une fiction, pour ne pas dire qu’elle est plus fictionnelle que la fiction. L’Histoire et la légende se valent. La métaphore du polygone, véritable mise en abyme, est assez révélatrice de la volonté de Wajdi Mouawad de bâtir un espace scénique sacré pour offrir au monde profane la dignité qui lui manque. Jeanne expose à ses étudiants « la théorie des graphes » :

Prenons un polygone simple à cinq côtés nommés A, B, C, D et E. Nommons ce polygone le polygone K. Imaginons à présent que ce polygone représente le plan d’une maison où vit une famille. Et qu’à chaque coin de cette maison est posté un des membres de cette famille. Remplaçons un instant A, B, C, D et E par la grand-mère, le père, la mère, le fils, la fille vivant ensemble dans le polygone K. Posons alors la question de savoir qui, du point qu’il occupe, voit qui. La grand-mère voit le père, la mère et la fille. Le père voit la mère et la grand-mère. La mère voit la grand-mère, le père, le fils et la fille. Le fils voit la mère et la sœur. Et la sœur voit le frère, la mère et la grand-mère. (p. 19)

Nous comprenons par ce passage les raisons du morcellement de la pièce où le « temps s’est fracturé » autour de la figure maternelle. La multiplication des relations historiques partielles forme une œuvre arachnéenne qui n’est rien d’autre que l’image du monde-prison dans lequel nous vivons. Nous ne nous regardons pas, nous nous toisons, guettons… Et que le plus rapide à appuyer sur la gâchette gagne. Il y a donc quelque chose en nous du franc-tireur, tragi-comique, Nihad Harmanni alias Abou Tarek. Il tire sur tout ce qui bouge sauf les femmes qui ressemblent à Elizabeth Taylor. Nihad est le seul personnage qui réussit à insuffler un peu d’humour dans la grande tragédie de la famille Marwan. Il vit dans une autre dimension ; une dimension qui transforme la réalité en show médiatique. À chaque balle tirée, avec son fusil à lunette orné d’un appareil à photos pour garder un souvenir de ses victimes, Nihad s’auto-interviewe dans un anglais très approximatif, en jouant le rôle du présentateur Kirk et son propre rôle de franc-tireur : « When you [Kirk] shot, you have to kill, immédiatement, for not faire souffrir the personne ! » (p. 78). Mais qu’on ne se trompe pas sur le compte de ce personnage a priori sympathique. Il est l’incarnation de tous les viols : le viol littéraire, en introduisant le comique dans le tragique, celui des espaces, en amenant le français dans l’anglais et les médias américains au Liban, celui des temps, par la confusion du show et de la guerre, et enfin le viol de sa propre mère. Nihad est en réalité le fils de Nawal. Après avoir quitté l’orphelinat où il était placé, il est recueilli par un ami qui fait le travailler dans ses milices, jusqu’au jour où les ennemis de « l’armée étrangère » le récupèrent et le forment. Leur chef Chad ayant été tué par Nawal pour venger toutes les victimes de la guerre, il prend sa place, change son nom initial Nihad et prend celui d’Abou Tarek. Il devient le bourreau le plus impitoyable qui existe. Parmi ses victimes, sa mère : « Il a cherché sa mère, l’a trouvée mais ne l’a pas reconnue. Elle a cherché son fils, l’a trouvé mais ne l’a pas reconnu. Il ne l’a pas tuée car elle chantait et il aimait sa voix. » (p. 84). Nawal, démunie et sans force, prend le rôle de son amie Sawad, « la femme qui chante » par faiblesse et manque de choix. Elle portera les enfants du viol : deux jumeaux nommés par un berger qui les recueille Janaane et Sarwane.

Dans le retour de l’Histoire, Incendies se transforme en histoire de deux viols, un viol sacré et un viol meurtrier, un viol pour sauver la dignité de l’homme qui a commis le crime suprême, l’inavouable qui doit pourtant être dit à tous. Seule la vérité peut faire la jointure entre les deux antonymes fondateurs, entre l’ensemble des inconsolables de cette pièce. Cette vérité est tue dans la bouche maternelle, puis enfermée dans des enveloppes. La question qui se pose, maintenant, est le prix de la guérison. Les jumeaux refusent de connaître la vérité sur le silence de leur mère et ce qu’il cache. Si le secret était palpable et dans le ventre de Nawal, Simon, le boxeur amateur qui n’a jamais gagné aucun combat et qui mène là un combat essentiel, l’aurait sans doute ouvert pour le découvrir. Mais partir aussi loin de ce qu’il croit être sa vie, sa vérité, accomplir le désir testamentaire d’une mère qui s’est enterrée dans le silence dût-elle ignorer ses enfants, le professeur de mathématiques, Jeanne, est la première à l’accepter, malgré elle. L’enjeu pour celle-ci est moins de comprendre sa mère que de comprendre la malédiction filiale dont elle a hérité. Nawal a laissé à ses deux enfants deux lettres qu’ils ne doivent ouvrir qu’une fois leur mission de rencontrer celui qui est leur père et celui qui est leur frère accomplie. Dans l’une d’entre elles, elle se souvient des dernières paroles de sa grand-mère qu’elle reproduit à sa fille :

Nous,

Notre famille,

Les femmes de notre famille sommes engluées dans la colère.

J’ai été en colère contre ma mère

Tout comme tu es en colère contre moi

Et tout comme ma mère fut en colère contre sa mère.

Il faut casser le fil.

C’est donc une histoire en retour que l’auteur met en exergue, dont le centre sacré, originel, est le viol. Depuis toujours, les mêmes erreurs se reproduisent. Nihad est le fil du temps de l’antiquité grecque, en occupant la place d’Œdipe, aux guerres qui bouleversent aujourd’hui le Moyen-Orient, en passant par la découverte de l’Amérique. Jeanne et Simon ont hérité du monde une vérité « … vérité qui, dans ce cas, n’[est] qu’un fruit vert qui ne mûrir[a] jamais… » (p. 69). C’est logiquement que cette vérité est découverte par les jumeaux car, de toute manière, la vérité, transmise par « La voix des temps anciens », est une comme « 1 plus 1, (…) ça peut faire 1… ». Même si c’est

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