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COMPOSITION FRANCAISE : LE ROMAN

Par   •  20 Octobre 2017  •  7 300 Mots (30 Pages)  •  229 Vues

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La réflexion devra donc s’interroger sur le statut du genre romanesque, mais aussi, à un degré moindre, sur celui des autres genres, dont Pascal Quignard laisse entendre de manière peut-être imprudente qu’ils sont immuables et fermement ancrés dans leurs définitions respectives. Le roman échappe-t-il réellement à toute loi ? Est-il impossible de la définir ? Si l’on répond par l’affirmative à cette question, ne risque-t-on pas de mettre en péril la notion même de genre romanesque ?

Après avoir analysé la diversité constitutive du roman en opposition eux autres genres plus visiblement contraints par des règles, nous montrerons que la thèse de l’auteur ne tient pas compte de l’évolution des genres et donne à la littérature une vision réductrice et figée. Un renversement de la perspective s’impose donc, sans être suffisant : si les genres non romanesques sont aujourd’hui l’autre du roman, et non l’inverse, il reste néanmoins à se demander si le roman est réfractaire à tout essai de généralisation, sur le double plan de la forme et de la signification.

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Pascal Quignard définit le roman par différence comme « l’autre de tous les genres », conférant ainsi au genre romanesque un statut d’exception. Alors que la notion de genre suppose l’existence d’invariants dont participent les œuvres singulières, le roman semble au contraire échapper à toute loi, à tel point qu’il est impossible de lui assigner d’autre vérité que particulière. A l’universalité, à l’absolu d’un « toujours » ou d’un « tous », Pascal Quignard oppose la singularité, la relativité d’un « parfois » et d’un « quelques ».

Le roman est placé sous le signe de la liberté. Il tire son existence même de l’absence de contraintes formelles ou thématiques : il « vit de son dérèglement. » (Jacques Laurent, Roman du roman). En cela, il est bien « l’autre de la définition ». La Poétique d’Aristote et les théories qui en sont issues (Horace, Boileau) sont fondées sur le respect des règles, notamment sur le respect de la vraisemblance et des bienséances. De plus, elles distinguent nettement les niveaux de style et établissent une hiérarchie des genres. A la définition aristotélicienne de la tragédie – « imitation d’une action et de personnages nobles » – s’oppose celle de la comédie – « imitation d’hommes sans grande vertu ». Voilà fixée pour longtemps l’inégalité en dignité de la comédie et de la tragédie : le siècle classique fait certes figurer la comédie parmi les genres nobles, mais à un moindre degré que la tragédie. Au chant II de son Art poétique, Boileau s’intéresse aux petits genres. Il accueille « l’élégante idylle », « aimable en son air, mais humble dans son style », la « plainte élégie en longs habits de deuil », et donne une place privilégiée à l’ode : « l’ode avec plus d’éclat, et non moins d’énergie / Elevant jusqu’au ciel son vol ambitieux / Entretient dans ses vers commerce avec les dieux. ». A l’inverse, le roman n’a guère d’existence comme genre. Il est évidemment absent de la classification d’Aristote, qui dans son analyse du mode narratif ne prend en compte que l’épopée et la satire ou la parodie. Quant à Boileau s’il évoque le roman, c’est à titre de repoussoir : il faut fuir les « petitesses » des héros de roman et se garder de peindre « des bergers doucereux ». Comme le roman, d’origine roturière, n’a aucune dignité, on ne saurait exiger de lui rien d’autre qu’un simple divertissement : « Dans un Roman frivole aisément tout s’excuse. / C’est assez qu’en courant la fiction amuse. » Et quand on le prend plus au sérieux que ne le fait Boileau (Huet, d’Aubignac), on lui enjoint de s’astreindre aux règles du poème épique, comme s’il n’avait aucune identité propre.

C’est parce qu’il est rejeté dans les marges de la littérature que le roman peut s’octroyer cette liberté qui fait de lui le plus « lawless » de tous les genres, selon le mot célèbre d’André Gide. Qu’y a-t-il de commun entre le roman dépeint par Pierre-Daniel Huet dans son Traité de l’origine des romans (1670) comme un ensemble « d’histoires feintes d’aventures amoureuses, écrites en prose avec art, pour le plaisir et l’instruction des lecteurs » et des œuvres telles que Le Ventre de Paris ou Les Gommes ? On ne saurait classer les romans selon les thèmes qu’ils abordent ni les données tirées de leur sujet – milieu, cadre spatio-temporel, position sociale ou fonction des personnages principaux – que selon. A ce propos, Marthe Robert déclare dans son Roman des origines et origines du roman que le roman « se donne librement ses personnages, dans un cadre et des conditions sociales, avec des particularités qui relèvent exclusivement de son choix et dont il règle les effets à sa guise » et qu’ « en principe, donc, il y a autant de sous-classes romanesques que de milieux de métiers, de techniques, et de situations humaines concevables, sans compter la foule d’œuvres dont le sujet est trop original ou trop insignifiant pour se prêter à un quelconque classement. » Elle continue en remarquant que « rien n’empêche d’ajouter aux quelques vingt subdivisions proposées par les dictionnaires tout ce que l’ingéniosité des romanciers trouvera encore peut-être à exploiter dans le domaine de l’action et de la pensée. » On comprend aisément en quoi consiste le défaut du classement par sujets. Ce classement ne permet pas de saisir l’essence commune à tous les romans – si du moins cette essence existe suffisamment pour que le roman constitue un genre à part entière - , il est toujours inachevé, « toujours extensible », et n’offre à la pensée en quête d’unité qu’un émiettement infini de cas particuliers : manque alors le point de vue général qui permettrait de subsumer le multiple sous l’un, le divers sous l’universalité de la loi.

On conclura donc à l’extrême souplesse du roman, capable de se plier à des pratiques et à des intentions diverses voire contradictoires. Ainsi, on a pu remarquer qu’au XVII° siècle, donc à une époque où le genre est encore en voie de constitution, chaque variété romanesque possède son contre-modèle. Si dans l’Astrée, Honoré d’Urfé se plaît à évoquer un univers pastoral tout droit issu des romans espagnols et nourri de souvenirs antiques afin de faire revivre, sous les traits de bergères et de bergers, la noblesse campagnarde qu’il a fréquentée dans ses jeunes années, Charles Sorel préfère à la casuistique du cœur et à l’idéalisme de l’idylle pastorale, un réalisme pittoresque dont la crudité

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