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Fiche de lecture, La vie devant soi, Romain Gary

Par   •  28 Mai 2018  •  2 150 Mots (9 Pages)  •  138 Vues

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Les médecins ont le droit pour eux et, pour les victimes, c'est vraiment sans espoir. " Ils vont me faire subir des sévices pour m'empêcher de mourir [….]. Ils vous en font baver jusqu'au bout et ils ne veulent pas vous donner le droit de mourir, parce que ça fait des privilégiés. ". Elle a donné son corps aux clients toute sa vie, ça suffit. Elle ne veut pas donner ce qu'il en reste à la recherche médicale. Les lois humaines sont pires que celles de la nature. " Ils ont des lois pour ça. C'est des vraies lois de Nuremberg. ".

Ce n'est pas tant la mort qui lui fait horreur que les conditions dégradantes de survie qui l'accompagnent. Cette forme de vie en forme de légume symbolise toute la vie, ce prolongement d'Auschwitz quand on a eu le malheur d'en revenir. Madame Rosa a la mort en elle, peut-être depuis sa naissance et c'est ce qui explique qu'elle est juive. D'ailleurs tous ses malheurs viennent de là car " si elle n'avait pas été juive, elle n'aurait pas eu le dixième des emmerdements qu'elle avait eus ".

Malgré l'actualité de l'œuvre enracinée dans un quart monde immigré, le roman n'a pas de vérité sociale ni documentaire. Gary a juste passé quelques heures à la Goutte-d'Or pour vérifier son intuition d'un monde qui n'était plus le sien et lui était devenu étranger, depuis sa venue en France. Ajar n'est pas Zola. La société n'est pas mise en accusation, malgré ses tares. C'est la vie qui est une chiennerie, le mal social n'en est que l'illustration. Pas question d'en faire un récit engagé. Malgré ses allures gauchistes Ajar est nettement moins " politique " que Gary. La vie devant soi traduit une vérité intérieure, une philosophie de l'existence pas seulement propre aux apatrides : " On est jamais chez soi sur terre ". La société est là uniquement comme décor.

Mais cette chiennerie de la vie n'est jamais vécue de façon désespérée ou haineuse. Il faut seulement faire avec, quand on peut. L'humour involontaire et l'infinie tendresse de Momo à l'égard des hommes nous font échapper à la noirceur.

Son regard vaut tous les maux de la mort et justifie l'optimisme du titre. Madame Rosa n'est jamais seule. Ni Momo. Il y a toujours quelqu'un, quelque chose, fût-ce un parapluie, des rêves……..Personne ne peut vivre sans amour. Elle, elle a cet ultime témoin qui l'empêche de s'abandonner, cet enfant, qui ne peut renoncer à aimer et s'invente des raisons d'aimer.

La vieillesse et la mort son aperçues, vécues par un narrateur fondamentalement optimiste qui met des couleurs roses sur les joues des agonisants et n'a pas encore peur du néant. C'est toute l'originalité de Ajar : le vieillissement de Gary, ses angoisses, sa solitude, son refus de la dégradation sont décrits à travers le regard d'un autre. Un enfant.

Momo qui ignore son âge, n'a qu'une certitude, c'est qu'il " avait sûrement un père et une mère, parce que là-dessus la nature est intraitable ". Il est " de père inconnu garanti sur facture, à cause de la loi des grands nombres ". C'est tout. Il n'est pas question d'en conclure qu'avec madame Rosa Gary dévoile la vérité sur sa propre mère : pas de papa, tous les papas possibles. Le peu que l'on sache de madame Kacew exclut cette hypothèse tout à fait insensée. Mais avec madame Rosa, ou la jeune paumée qui a abandonné Momo, Gary expulse certainement un fantasme d'enfance, un horrible soupçon proprement impensable que n'ont sans doute pas manqué de lui suggérer ses camarades de classe ou de jeu, toujours prompts à suspecter un fils sans père, bâtard venu de l'Est, pauvre et juif à la fois.

Pour ceux qui recherchent des points de rencontre entre Gary et Ajar La Promesse de l'Aube préfigure La vie devant soi qui en est comme le remake ajarien. Pas seulement dans les thèmes (la vieillesse d'une mère tutélaire revécue par un enfant) et les situations (on retrouve jusqu'à cet escalier symbolique monté et descendu vingt fois par jour et dans lequel madame Kacew mère -- comme madame Rosa - laissera ce qui lui reste de jambes et de santé), mais également dans le ton et l'inspiration ancrés dans l'intime conviction que, malgré tous ses malheurs, " l'homme est quelque chose qui ne peut pas être ridiculisé ". Tout comme La vie devant soi elle est une histoire d'amour, belle, tragique comme tout amour humain, et qui prouve, n'en déplaise aux comptables de l'émotion, qu'avec de grands sentiments, s'ils ne tuent pas l'humour, on peut parler de ce lien charnel sans que ça tourne nécessairement à l'odieux ou au ridicule.

La vérité est qu'on trouve du Ajar dans toute l'œuvre de Gary. Même si on ne pouvait s'en apercevoir qu'après coup, Ajar est partout présent, avec son ironie introvertie, son parler décalé, sa philosophie parodique, son humour, 'humour juif ", dit-il, " un produit de première nécessité pour les angoissés ". Il sait dire sans provocations inutiles ni excès affectifs la cruelle lucidité de Gary et son refus de désespérer. Car il est toujours plus désespéré que cynique, d'un pessimisme comique, presque consolant. Son humour n'éteint pas l'espoir. Sa lucidité ne se nourrit ni d'aigreurs, ni de rancoeurs, encore moins du mépris des autres, mais d'un idéalisme totalement insensé d'une poignante et tragique humanité.

A propos du bonheur Momo dit " Moi, l'héroïne je crache dessus. Les mômes qui se piquent deviennent tous habitués au bonheur et ça ne pardonne pas, vu que le bonheur est connu pour ses états de manque. Pour se piquer, il faut vraiment chercher à être heureux et il n'y a que les rois des cons qui on des idées pareilles. […]Je ne tiens pas tellement à être heureux, je préfère encore la vie. Le bonheur c'est une belle ordure et une peau de vache et il faudrait lui apprendre à vivre. On est pas du même bord lui et moi, et j'ai rien à en foutre. J'ai encore jamais fait de politique, parce que ça profite toujours à quelqu'un, mais le bonheur, il devrait y avoir des lois pour l'empêcher de faire le salaud. Je ne vais pas vous parler du bonheur parce que je ne veux pas faire une crise de violence, mais monsieur Hamil dit que j'ai des dispositions pour l'inexprimable. Il dit que l'inexprimable, c'est là qu'il

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